Confort de lecture
Par Marc Tullii, enfant du Pays Haut, travailleur frontalier, avocat qualifié aux barreaux français et luxembourgeois.
Vingt ans qu'elle est réclamée. Vingt ans qu'elle ne vient pas. Vingt ans pendant lesquels j'ai eu le temps de quitter la maternelle, jusqu'à traverser, à mon tour, la frontière chaque matin pour aller travailler. La rétrocession fiscale du Grand-Duché de Luxembourg vers la France, censée corriger le déséquilibre entre les impôts versés au Luxembourg et les services publics payés par nos communes, est devenue le serpent de mer des campagnes électorales. Il est temps d'être honnêtes : cette idée, telle qu'elle est portée, mourra. Le problème, lui, ne disparaîtra pas. Mais si on veut le résoudre, il va falloir changer de méthode. Et regarder en face une vérité qu'on n'ose pas encore dire : demain, le Grand-Duché aura autant besoin de nous, de notre jeunesse, de nos talents, de notre territoire, que nous aurons besoin de lui, de son dynamisme, de son ouverture à l'international.
Le constat, personne ne le conteste
125 000 Français passent chaque matin la frontière. Dans notre Pays Haut, plus d'un actif sur deux travaille au Luxembourg. Aucun autre territoire français n'affiche un tel niveau de dépendance frontalière. Leur impôt reste au Grand-Duché. Mais ce sont nos communes qui paient leurs écoles et leurs hôpitaux, leurs routes et leurs pompiers. Le Luxembourg a d'ailleurs signé des compensations avec la Belgique et l'Allemagne. Avec la France, toujours rien. Et pour cause : le gouvernement français ne demande rien.
Alors la question revient à chaque campagne : pourquoi ne pas l'obtenir, cette rétrocession ? La bonne question serait pourtant l'inverse : quand en ferons-nous, enfin, le deuil ?
Parce qu'elle est bloquée, et pas par accident. Les raisons sont profondes, et elles vont toutes dans le même sens.
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Français traversent chaque matin la frontière
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Actifs du Pays Haut travaillant au Luxembourg
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Sans aucune avancée concrète sur le dossier
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Contribuables du Grand Est touchés par la convention 2018
« Vingt ans de promesses. Zéro euro rétrocédé. »
Un refus luxembourgeois qui traversera toutes les époques
Le Luxembourg refuse la rétrocession par principe. C'est une ligne rouge. Aucun Premier ministre du Grand-Duché, de droite ou de gauche, n'a bougé sur ce point depuis vingt ans. La doctrine officielle a un nom : le co-développement. On veut bien cofinancer des projets concrets avec la France, mais on ne versera jamais un chèque automatique. Le Premier ministre luxembourgeois l'a encore redit fin 2025 : le Luxembourg veut bien investir avec la France, il ne rétrocédera pas à la France.
Ce refus n'est pas conjoncturel, il est structurel. Il traversera tous les gouvernements et toutes les époques. Et il faut rendre au Luxembourg ce qui lui revient : sur ce point, il a raison. Ce n'est pas du cynisme, c'est de la souveraineté. Un État qui décide lui-même de l'usage de ses recettes fiscales ne fait que son devoir. Et notre territoire aurait beaucoup à gagner à s'inspirer de cette rigueur : défendre nos communes avec la même fermeté que le Luxembourg défend les siennes.
Personne n'ouvre sa porte à celui qui arrive en tapant du poing sur la table. Et l'histoire éclaire ce point : ce tout petit pays, partagé à plusieurs reprises au fil des siècles, a fait de la défense de sa souveraineté une règle d'existence. Sa devise nationale le dit, « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn », « Nous voulons rester ce que nous sommes ». Quand un Luxembourgeois entend le mot « rétrocession », il entend d'abord une demande qui touche à ce pour quoi ses grands-parents se sont battus.
Lui opposer une exigence frontale, ce n'est pas ouvrir une négociation. C'est la refermer avant qu'elle ait commencé. La bonne méthode est l'inverse : écouter d'abord, comprendre les contraintes, l'histoire, les sensibilités, et proposer seulement ensuite. Le Grand-Duché n'est pas notre adversaire. C'est un partenaire exigeant, fier de ce qu'il est. Et c'est exactement comme ça qu'il faut le traiter.
« Le Luxembourg ne cédera jamais sur ce qu'il considère comme sa souveraineté. »
Et côté français, personne ne pousse vraiment
L'État français, lui, ne pousse pas non plus. La dernière grande rencontre bilatérale entre les deux pays, le 11 décembre 2025, en donne la mesure : elle a accouché d'accords secondaires (un protocole sur les dermatologues transfrontaliers, un autre sur les sapeurs-pompiers volontaires) et de rien du tout sur le télétravail, l'indemnisation chômage ou la rétrocession. Le ministre français délégué à l'Europe a même quitté les lieux avant la conférence de presse conjointe. Le signal envoyé est clair.
La rétrocession, aujourd'hui, est portée par des parlementaires lorrains, des maires frontaliers, des pétitions de citoyens. Elle ne l'est pas par l'État français lui-même. Et sans lui, aucune négociation avec le Luxembourg ne peut aboutir. L'État, pour l'instant, regarde ailleurs.
Deux décennies de rapports parlementaires, de motions régionales, de tribunes, de promesses de campagne. En euros effectivement reçus par nos communes au titre d'une rétrocession : zéro. Au Luxembourg, chaque commission qui s'achève sans accord confirme une chose : la France, sur ce sujet, ne fait plus peur à personne.
« L'État français, sur ce sujet, ne fait plus peur à personne. »
Pire : une nouvelle convention fiscale est déjà passée par-dessus les territoires
Pendant que le débat public s'épuise autour de la rétrocession, une réforme beaucoup plus lourde est entrée en vigueur presque sans bruit : la convention fiscale signée entre Paris et Luxembourg en 2018, pleinement appliquée depuis les revenus 2024. Les revenus gagnés au Luxembourg sont désormais pris en compte pour calculer le taux d'impôt français des autres revenus du foyer (pensions, loyers, salaire du conjoint). Beaucoup de couples frontaliers voient déjà leur impôt français grimper de plusieurs centaines d'euros par an. 150 000 contribuables du Grand Est sont concernés.
L'État français vient ainsi de prélever sa part, directement sur les feuilles d'impôt des frontaliers. Mais cet argent part à Bercy, pas dans les caisses de nos mairies. Demander par-dessus une rétrocession, c'est demander au Luxembourg de payer une seconde fois, quand la première vient d'être prise à nos propres frontaliers. L'explication la plus honnête du silence de Paris est là : l'État a déjà eu ce qu'il voulait. Nos villes, elles, n'ont rien.
« Paris a déjà prélevé sa part — directement sur les feuilles d'impôt des frontaliers. »
Pendant ce temps : le Luxembourg avance, la Lorraine encaisse
Pendant que le débat s'épuise sur la rétrocession, autre chose se passe. Le Grand-Duché, d'abord, a ouvert d'autres portes, plus petites mais ouvertes, et il y met de l'argent. L'accord de co-développement de 2018 a mobilisé 120 millions d'euros pour des travaux de mobilité du côté français, cofinancés à 50/50. Les fonds européens Interreg de la Grande Région déploient 182 millions d'euros sur la période 2021-2027. Et en mars 2026, à Esch-sur-Alzette, le ministre luxembourgeois de l'Aménagement du territoire et le préfet de la Moselle ont lancé un groupe de travail commun sur les grands sujets qui nous concernent : logement, transports, services de proximité, démographie. Le Grand-Duché prend la question à sa manière, par des conventions ciblées, des cofinancements, des coopérations projet par projet. Pas par la rétrocession.
La vraie question, pour nos communes, n'est donc plus de savoir si le Luxembourg va contribuer. Il le fait déjà. Elle est de savoir comment cette contribution peut grossir, durer, et arriver vraiment chez nous.
Côté français, pendant ce temps, la vraie vie continue. Les prix de l'immobilier à Thionville ont grimpé de 29 % en cinq ans. L'A31 absorbe jusqu'à 70 000 voitures par jour entre Thionville et la frontière. Côté Pays Haut, l'axe Villerupt-Audun-Belval en avale près de 24 000 autres, lui aussi à saturation. Les hôpitaux et les EHPAD du Nord lorrain n'arrivent plus à garder leurs infirmiers, leurs aides-soignants, leurs médecins : tous partent au Luxembourg. Dans le Pays Haut, on voit encore fermer des services publics, des permanences, des guichets.
Et la pression va encore monter. Le Grand-Duché prévoit d'avoir besoin de 160 000 frontaliers français supplémentaires d'ici 2040. La question n'est plus de savoir si le modèle actuel va craquer, mais quand.
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Prix de l'immobilier à Thionville en 5 ans
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Voitures/jour sur l'A31 (Thionville ↔ frontière)
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Voitures/jour sur l'axe Villerupt-Audun-Belval
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Frontaliers français supplémentaires d'ici 2040
« La question n'est plus de savoir si le modèle va craquer, mais quand. »
Trois angles morts du débat actuel
Dépendance réciproque
Sans les 230 000 frontaliers qui traversent chaque matin, le Grand-Duché s'effondre économiquement en quelques semaines. Nous ne sommes pas solliciteurs, nous sommes partenaires indispensables. Le Pays Haut n'est pas la banlieue du Luxembourg. C'est son partenaire naturel.
Un État français qui a déjà choisi
La convention fiscale de 2018 a permis à Paris d'aller chercher sa part. L'économie du Nord lorrain tient par les salaires luxembourgeois. L'État français a tout intérêt à ce que ce modèle tienne : son silence n'est pas de la lâcheté, c'est un calcul.
La rétrocession, talisman électoral
Brandie sans jamais aboutir, elle s'est muée en promesse commode — défendable pendant vingt ans sans jamais rendre de comptes, puisqu'elle ne viendra pas. Un combat politiquement rentable, historiquement stérile.
« Nous ne sommes pas solliciteurs. Nous sommes partenaires indispensables. »
Une autre voie est possible
Il y a d'autres chemins que la rétrocession. Ils font peut-être moins de bruit, mais ils sont plus solides. Et ils ont l'avantage, eux, de pouvoir aboutir. Ils s'appuient sur ce que le Grand-Duché est déjà prêt à mettre sur la table. Et surtout, ils se construisent ici, chez nous, depuis nos communes, avec des habitants, des élus de terrain, des chefs d'entreprise, des frontaliers eux-mêmes.
D'ailleurs, ailleurs en Europe, ça existe. Pas partout, pas toujours, mais ça existe : d'autres territoires transfrontaliers ont su bâtir, au fil du temps, leurs propres équilibres. Nulle part cela ne s'est fait en forçant. Partout en construisant, patiemment.
Une solution ne tiendra pas en demandant toujours plus. Elle tiendra en proposant une répartition équitable de ce que notre territoire apporte au Grand-Duché, et de ce qui doit lui revenir en retour.
Ces voies-là demandent une chose qu'on voit peu dans les combats politiques habituels : de la rigueur, de la transparence, de la proximité. Une exigence qui ne sert personne d'autre que notre territoire.
Elles demandent surtout un changement d'état d'esprit : arrêter de réclamer ce que personne ne donnera, et commencer à proposer quelque chose qui tient debout.
C'est cette ambition que nous portons. Une idée a commencé à prendre forme. Ce n'est pas encore une proposition achevée, mais c'en est déjà le cœur. Dans les mois qui viennent, nous allons la travailler, la confronter au terrain, l'affiner avec ceux qui vivent le sujet : élus locaux, frontaliers, chefs d'entreprise, associations, habitants. Un travail de terrain, pas une idée posée de loin.
Je le fais en connaissance de cause. Travailler avec le Grand-Duché au quotidien, prendre la route à 7h comme tant d'autres par Audun-le-Tiche et Belval, voir chaque matin la saturation de nos axes frontaliers, l'état de nos voiries, l'essoufflement des services publics de nos communes, les salles de classe où les enseignants doivent tout improviser : au fil des années, on finit par comprendre la mentalité luxembourgeoise de l'intérieur, son exigence, son sens du détail, son attachement à la parole tenue. Rien de cela ne s'apprend dans les rapports : ça s'apprend sur place, à force de pratique.
Première étape, dès le mois prochain : une rencontre au Luxembourg avec une personnalité aux responsabilités, pour partager notre idée et voir ce qu'en pense un regard luxembourgeois. Pas de posture, pas d'exigence. Juste deux questions, celles que peu osent poser vraiment : « Qu'est-ce qui est possible, concrètement, pour nos deux territoires ? Et pourrait-on travailler, ensemble, à partir de notre idée ? » Nous reviendrons vers vous, régulièrement, pour partager l'avancée de notre idée, ce que nous apprenons, ce que nous construisons.
La rétrocession fiscale, elle, est en train de mourir. Ce qui doit naître à sa place est beaucoup plus grand. Notre territoire a ce que le Grand-Duché cherchera toujours : une jeunesse, un bassin de vie, des savoir-faire forgés par des générations, de la sidérurgie d'hier aux métiers d'aujourd'hui. Le Grand-Duché, lui, a ce qui nous manque : des moyens, une dynamique, une capacité à se projeter. Aucun des deux ne peut plus vraiment avancer sans l'autre. L'avenir de cette frontière, ce sera une alliance. Notre territoire porte un potentiel économique, social et humain que personne, jusqu'ici, n'a vraiment voulu regarder en face. Il est temps de le faire.
« Tant qu'on réclame, on reste petit. Quand on propose, on devient partenaire. »
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